lundi 25 avril 2011

Taxi driver

Il y a 2 mois, souvenez-vous, je me réjouissais de l'aspect sauvage de la Chine. Je me rends compte aujourd'hui combien mon impression était faussée.
Aujourd'hui, je crois que j'apprends à lâcher prise pour tenir le coup ; j'espère juste ne pas perdre l'esprit.


On le sait, ici, tout est sauvage. Un peu barbare.
S'habiller comme dans les années 80, manger en faisant du bruit et des taches, travailler à demi-mot, hurler sur les gens. Vivre dans un environnement bourré de monde, bruyant, épuisant. Se disputer avec les vendeurs, crier pour obtenir un prix décent. Faire 30 minutes de taxi pour boire un café correct.

Mais l'aspect barbare de la Chine n'est pas anecdotique ; ça n'est pas là un jour ou deux, le temps de le remarquer. Pas seulement quand c'est jouissif (parce qu'on peut fumer dans les bars) ou rigolo (parce qu'un leggin léopart violet, c'est rigolo). La différence culturelle là, et au quotidien, elle fatigue. Tout est sauvage, même ce qui nous dérange profondément. Même quand on n'a plus envie.

Au bout de deux mois à être choquée de tout - après avoir cessé de m'en amuser, j'ai deux choix devant moi : garder intactes mes convictions parisiennes et Damiennes, et devenir folle ; ou bien faire une croix sur un certain nombre de principes auxquels je suis foncièrement attachée, et survivre.

Il y a deux jours, dans un taxi, Ivan s'est mis à hurler sur le chauffeur de taxi, parce qu'il gromelait en chinois que c'était compliqué, que l'endroit où on allait était pas pratique, etc.
Dans mon esprit, personne ne devrait jamais hurler sur un taxi driver. De la même manière que quelque soit la raison, on ne met pas un poing dans la tête de quelqu'un.
Après deux jours de réflexion, je suis toujours choquée, mais je commence à penser que TIC, This Is China. C'est comme ça que ça fonctionne ici. S'il faut hurler, hurlons. S'il faut taper, tapons. S'il faut être sauvage, soyons.



Il faut bien survivre.


Mais comment ferai-je quand je rentrerai chez moi ? Est-ce que je hurlerai, taperai, serai sauvage ? Je ne sais déjà plus manger avec des couverts. Si Pékin commence à transformer jusqu'aux plus profonds principes de ce que je suis, qui serai-je quand je reviendrai ?





vendredi 22 avril 2011

Le tricot

Quand j'avais 7 ans, je me suis cassé la jambe, dans un accident de ski. C'était une fracture assez importante, qui a demandé plusieurs opérations. J'ai passé quelque temps à l'hôpital, alitée. C'est à cette occasion que j'ai appris le tricot.

Je n'y arrivais pas du tout.
J'étais encore plus maladroite à l'époque, et le tricot demande une très fine maitrise des mouvements. Glisser le fil au bon moment, tenir fermement les aiguilles, observer une régularité à toute épreuve dans la taille des boucles. Et avoir la patience de tisser des centaines, des centaines de mailles.

Bien sûr, assise dans son lit d'hôpital, la jeune Dam s'énerve, grommelle, tire sur le fil, fait tomber ses aiguilles (comment les ramasser quand on ne peut pas se lever ?), s'emmêle les coudes dans la pelote, jure encore, finit par tout jeter pas terre, et détricote depuis son lit les quelques rangs irréguliers de laine tombés par terre - son travail des dernières trois heures.


Je pense soudainement à ça, parce qu'il y a une heure, au moment d'allumer une cigarette, je me suis assise à côté de l'ayi du bureau, la femme de ménage.
Une petite bonne femme, ridée comme ma grand-mère, qui, quand elle n'arrose pas les plantes, tricote des chaussettes dans le petit sofa.
Le temps de ma cigarette, je l'ai regardé faire : une maille à l'endroit, une maille à l'envers, un sourire à Dam, un coup d'œil à la montre, une maille à l'endroit, une maille à l'envers, un coup d'aiguille dans la pelote, on regarde si c'est assez pour la longueur d'un pied.
Une maille à l'endroit, une maille à l'envers, et on recommence, doucement, régulièrement, sans se lasser, sans s'énerver.

Je lui ai rendu ses sourires, c'était un moment anodin.
C'était une jolie madeleine de Proust, pour moi, pour mes souvenirs d'enfance. Et j'ai eu la conviction que si j'essayais de nouveau de tricoter, je n'y arriverais toujours pas. Mais que maintenant, ça ne serait pas grave.


mercredi 13 avril 2011

Worst date ever

Imaginez le pire rendez-vous de la terre. Celui qui aurait presque bien se passer correctement à quelques détails près, mais où décidément non, rien ne va. Lui enchaîne gaffe sur gaffe. Vous, vous vous demandez avec stupeur ce que vous êtes venue faire dans cette galère.

Voilà, c’est à peu près ce que j’ai vécu tout à l’heure.

  • Pourtant ça commençait bien, il m’avait prévu une surprise. Rendez-vous près d’un théâtre à 19h45. Je me retiens de regarder la programmation dudit théâtre, pour ne pas gâcher la surprise. 
+ 100 points (sur un capital à peu près nul à la base).

  • Le soir dit, je le retrouve. Qui n’avait pas pris la peine de mettre ses lentilles et donc gardait ses – affreuses – lunettes. Bon, soit. Je remarque que son récent week-end au soleil lui a fait prendre des coups de soleil. « C’est vrai que toi, t’es blanche comme de la mozzarelle ».
- 20 points.

  • Finalement au lieu du théâtre, il m’emmène vers un musée. Bon. Voir une expo. Ok. Sauf que je l’ai déjà vue la semaine dernière, et je ne peux pas m’empêcher de le lui signaler. Du coup il se demande où on pourrait aller à la place. Preuve que, à part voir cette expo – une bonne idée en soi – et rentrer chez lui faire du tricot, il n’avait pas prévu grand-chose. Why not, mais dans l’absolu prévoir de prendre un verre ou de dîner après l’expo aurait pu être intéressant.
- 10 points.

  • Il se décide finalement à m’emmener dans un restaurant japonais à quelques stations de là. Idée sympa dans l’absolu ... Sauf quand on arrive devant l’endroit. Je n’ai JAMAIS vu de restaurant plus miteux : pas d’abat-jour à certaines lampes du plafond, une mauvaise odeur qui traîne, la vaisselle mal lavée. Les plats dans le même esprit. Mais ça n’avait pas du tout l’air de le déranger.
- 30 points

  • Conversation sur ce que je suis allée faire ce week-end. Je suis allée me balader et j’ai vu une expo (encore une), sur un genre de peinture anglais que j’aime énormément. J’ai à peine le temps de donner le titre de l’expo que : « Ah, je déteste ça ! C’est vraiment nul, c’est cucul la praline, j’aime pas du tout ».
- 10 points.

  • Il préfère les chiens aux chats.
- 5 points.

  • Je porte un vernis un peu exotique dans les teintes orange. « Tiens, tu devrais essayer de mettre du jaune » (déjà, un mec qui parle de vernis c’est louche). « Oui, mais le jaune va mal aux blondes » , dis-je. Ce qui ne le décourage pas : « Ah, mais en revanche la lingerie noire ça va vachement bien aux blondes ». Ok.

  • Et puis bref, morceaux choisis :

- « Je fais quasiment pas de sport ». « Ah c’est dommage, parce que t’es très bien foutue mais quand même si tu faisais du sport tu serais mieux ». Ok.
- Me proposer de boire quelque chose d’autre que de l’eau ? Me demander si je veux un dessert ou un café ? Non, tout de même pas.
- En revanche me demander de payer ma part, ça n’a pas loupé.
- Sortie du restaurant (enfin) vers 21h. Je lui laisse encore une chance : « Bon, où est-ce qu’on va maintenant ? ». « Eh ben je crois qu’on va au métro ! ».

- 150 points.

Inconscience ? Sabotage ? La suite au prochain numéro !

Le monde est cheap et chiant

Le monde n’est plus ce qu’il était.

Scarlett et moi débattions l’autre jour d’une scène frappante de la série Mad Men : la parfaite petite famille américaine des années soixante fait un pique-nique à la campagne. Tout se passe très bien, l’après-midi est délicieuse, les enfants s’amusent. Vient le moment de partir : Mme Parfaite, dans son adorable robe à fleurs, secoue la nappe un grand coup, la plie, et tout le monde s’en va en sifflotant.

EN LAISSANT TOUS LEURS DECHETS SUR L’HERBE !! Ô scandale ! Ô stupeur ! Ô infamie !

Une scène impensable dans le credo actuel du politico-écologico-socialo-religioso-chianto-correct. Vous connaissez les fameux commandements : tu recycleras tes journaux, tu mangeras du chocolat équitable – mais parce qu’il est bon et pas pour aider les Africains, sinon tu risquerais d’être raciste, tu n’auras pas de grosse vilaine voiture polluante (d’ailleurs tu ne prendras pas la voiture), tu prendras encore moins l’avion, tu ne mangeras pas de thon rouge, tu ne pêcheras pas d’oursin, tu n’auras pas la moindre phrase déplacée qui risquerait de vexer un vieux yéti à Pétaouchnock, d’ailleurs tu ne diras pas « vieux » mais « d’âge mature », au final tu ne diras plus rien d’intéressant mais en tout cas tu seras poli.

Récemment, les couloirs du métro parisien ont été envahis par cette horreur.



Tu ne chercheras plus à être cultivé parce que ça risquerait d’oppresser le tiers état qui ne l’est pas. Tu tomberas gaiement dans la vulgarité, les présentateurs idiots, les émissions creuses et abrutissantes. Tu ne sora plue aicrir mai C pa grav (menge D fruie, lé fruie Cé trau bons).

Non mais sérieusement, pourquoi nous imposer une chose pareille ? Je suis écœurée de voir que, sous prétexte que certaines grosses comédies potaches sans la moindre finesse « plaisent au public » (et font rentrer de l’argent), elles finissent par envahir les écrans et nivellent par le bas le niveau général. Si on martèle l’esprit des gens à coups de Camping 2, de Big Mamma 3 et autres bouses, pas étonnant que les cerveaux s’habituent à ce niveau zéro de l’intellect et finissent par en redemander. C’est affligeant de voir cette décadence encouragée. Ce n’est pas parce que les gens n’ont pas les moyens d’aller tous les soirs à l’opéra que la seule alternative doit être de se planter niaisement devant Danse avec les Stars ou la Roue de la Fortune. Je ne dis pas non plus qu’aller tous les soirs à l’opéra doit être la norme (sincèrement, ça serait vite chiant tout de même). Mais j’ai tout de même la ferme impression que, en tout cas à l’époque de Mad Men, il y avait un juste milieu.

Au secours. Rendez-nous du contenu.